Why so far ? Ma dernière balade à Montréal !

Elle a eu un petit goût amer et triste ma dernière balade à Montréal.
J’ai vécu cette semaine intensément, 
j’ai installé ma grande puce dans sa nouvelle vie, 
mais aussi,
j’ai marché plus que jamais, arpenté les rues de Montréal et de Québec, parcouru les chemins du Cap Tourmente .. retrouvé des amies dans la même situation que moi et j’ai passé deux jours dans la famille de mon frère qui vit au nord de Québec. Une semaine suspendue au dessus du temps qui file, une parenthèse entre deux.
Étrange sensation quand même, tout au long de cette semaine : j’ai laissé le GPS en anglais et retrouvé avec délice ma radio américaine NPR durant mes longs trajets d’auto de Montréal à Quebec. Comme si une partie de moi avait besoin de rester aux US.
Et puis, je suis revenue lui dire au revoir aujourd’hui … on a mangé ensemble dans ce joli jardin, elle m’a raconté sa première semaine d’intégration.. elle était si heureuse…
On s’est dit au revoir .. rapidement, en se promettant de s’écrire et de s’appeler.. 
Je suis retournée à Montréal pour une dernière balade (son campus est à l’extérieur de Montréal). En fait, j’avais presque envie de sauter dans le premier avion, et rentrer.. Montréal, tout d’un coup n’avait plus la même allure, ou plutôt, c’était moi qui n’y trouvait plus le même attrait. Il fallait que je parte, vite, très vite.. 
J’ai erré dans les rues, suis passée dans la rue Sainte-Catherine pour aller photographier les milliers de ballons roses suspendus au dessus de la rue.. J’ai peut-être pas piqué le meilleur quartier… même la librairie française sur la place ne m’a rien apportée .. et pourtant, voir autant de livres français aurait dû m’enchanter. J’ai regardé sans trop les voir, les hordes d’étudiants se balader dans les rues …
Un drôle de sentiment à vrai dire, un mélange de tristesse et de désoeuvrement.. tout d’un coup, la ville n’avait plus le même intérêt. 
C’était l’aboutissement de ces deux dernières années : nous y étions enfin : la séparation !

Les mots ont tourné tout l’après-midi dans ma tête, tandis que je marchais les larmes aux yeux, il fallait que j’écrive ce billet… pour faire passer le reste parce-que finalement, ni la marche, ni les livres, ni mon appareil photo autour du cou ne m’avaient apporté de réconfort. 
Même si vous trouvez ça stupide… ou que vous pensez que décidément, j’en dis trop : tant pis, un blog c’est beaucoup de soi même, une vie d’expatriée, c’est pas uniquement des voyages, la vie facile tous les jours … c’est aussi beaucoup de renoncements et de petits sacrifices … 
zut, on laisse tomber le masque et tant pis… 
J’ai repensé tout d’un coup au regard incrédule d’une dame au Kansas à qui j’avais dit fièrement que j’allais accompagner ma fille à Montréal : elle m’avait répondu : “Why so far ?” (pourquoi si loin ?)
Alors, j’avais cette petite phrase dans la tête cet après-midi : why so far ?
Ben oui pourquoi si loin ? 
Notre vie est déjà un long départ : partir en expatriation, c’est aussi se retrouver orphelin, loin de tout, de sa famille, de ses racines. Alors, on se ressource autour de sa cellule familiale. On se recrée un environement, les amis deviennent un peu une seconde famille, mais surtout, la famille prend une autre dimension. 
Nous sommes les parents et depuis le début, on ne compte plus que sur nous même pour faire marcher droit ce petit monde. On s’invente un code, on se ressource ensemble. Mes enfants n’ont pas eu la même enfance que moi. Et même si on leur offre un peu de leur pays chaque année ou presque, on les prive surtout aussi beaucoup de leurs racines. Alors pour compenser tout ça, on se replie aussi beaucoup sur notre petite cellule.
Les voir partir, c’est voir tout d’un coup, cet environnement se casser un peu. Il va falloir réinventer le quotidien, trouver un nouvel équilibre avec ceux qui restent aussi.
Alors c’est sur que ce soir, cette question, ne cesse de me hanter .. 
Why so far ? ben, oui, elle aurait pu tout simplement rester étudier au Kansas.. on l’aurait vu toutes les 3 semaines, on aurait pu d’un coup de voiture, aller la voir aussi.
Why so far ? ben parce-que finalement, même si on s’intègre peu à peu dans la vie au Kansas, même si on essaye de ne prendre que le meilleur de ce que nous offre notre environnement, même si elle parle couramment sans accent, elle sera toujours une étrangère : différence culturelle oblige, une partie de nous n’arrive pas à tout intégrer.
Why so far ? et pas la France, parce-que malgré tout, à force d’avoir vécu plus de la moitié de sa vie en dehors de la France, elle ne se sent plus entièrement française. 
Why so far ? Retourner dans le système français reste difficile pour eux, nos enfants : pas la même approche académique, plus les mêmes mentalités.. pas facile de raccrocher les wagons à ce niveau-là, non plus… 
Prise entre deux cultures, elle a voulu justement aller entre deux … quitter sa zone de confort, partir à l’aventure.
Why so far ? ben parce-que en étant de nationalité française, le Québec offrait d’excellentes opportunités à moindres coûts (aspect non négligeable de la décision)… 
Why so far ? parce-que justement, c’était peut-être le meilleur compromis entre nos deux cultures, deux façons de voir les choses, mais aussi une ouverture dont finalement elle avait besoin. 
Un air frais : on s’habitue à tout, mais c’est en quittant parfois son coccon, qu’on se rend compte que l’air est plus frais ailleurs.
Alors même si je me pose encore cette question, Why so far ?, je sais qu’il le fallait : on n’élève pas ses enfants pour qu’ils restent près de soi,
On n’élève pas ses enfants pour les garder tout petit au creux de notre main toute leur vie : on les élève aussi pour qu’ils trouvent leurs voies et leur chemin de vie, et pour qu’ils prennent leur envol  … et même si c’est un peu tôt, trop tôt … 
Aujourd’hui, le texte de Khalil Gibran que nous avions lu le jour de son baptème a pris toute sa dimension … 
“Vos enfants ne sont pas vos enfants.
Ils sont les fils et les filles de l’appel de la Vie à elle-même,
Ils viennent à travers vous mais non de vous.
Et bien qu’ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas.
Vous pouvez leur donner votre amour mais non point vos pensées,
Car ils ont leurs propres pensées.
Vous pouvez accueillir leurs corps mais pas leurs âmes,
Car leurs âmes habitent la maison de demain, que vous ne pouvez visiter, 
pas même dans vos rêves.
Vous pouvez vous efforcer d’être comme eux, 
mais ne tentez pas de les faire comme vous.
Car la vie ne va pas en arrière, ni ne s’attarde avec hier.
Vous êtes les arcs par qui vos enfants, comme des flèches vivantes, sont projetés.
L’Archer voit le but sur le chemin de l’infini, et Il vous tend de Sa puissance 
pour que Ses flèches puissent voler vite et loin.
Que votre tension par la main de l’Archer soit pour la joie;
Car de même qu’Il aime la flèche qui vole, Il aime l’arc qui est stable.”

19 Comments

  • Je ne peux qu’imaginer la difficulté que ça représente, mais je me dis que tu dois être fière aussi de sa réussite et de son indépendance. Je lui souhaite le meilleur, et à toi aussi.

  • Très bel article que voilà !

    Cela me rappelle la séparation avec notre fille qui étudiait à Genève et qui avait décroché un échange avec McGill. Nous ne l’avons pas accompagnée, mais heureusement elle a été prise en charge par la marraine d’une de ses amies. Ce n’est qu’à la fin de son année que nous lui avons rendu visite et que nous avons profité de parcourir un peu le Québec avec son frère.

    Hélas, nous lui avons donné le goût des voyages, et elle enchaîne les destinations lointaines (pour nous). D’abord un tour du monde pendant un an, ensuite un saut à New York et actuellement elle est installée à Londres. Et son frère cela n’est guère mieux: études à Nantes, puis Moscou, premier travail là-bas, ensuite Kourou en Guyane Française et maintenant Paris.

    Bref, voyagez avec vos enfants, ils vous le rendront au centuple et bonjour les rapports avec les petits-enfants !

    J’espère que ce ne sera pas le cas pour vous. Et je lui souhaite plein succès dans ses études.

    Un papounet un peu désabusé…

  • Salut Isabelle, C’est un très bel article que tu écris, très poignant.

    Moi je suis l’enfant de, pas encore la maman de. Mes départs, ma maman les a vécu un peu comme toi entre réjouissance et un immense vide en elle. Le 1er tout en Irlande, tout juste mes 18 bougies soufflées. Les au-revoir ont été déchirants pour toutes les 2, même si j’étais ravie de cette aventure, même si elle savait que j’en avait besoin. J’y suis restée deux ans et suis revenue.

    Et puis, il y a presque 1an, le départ pour les US. Cette fois, elle n’a pas eu le courage de m’accompagner à la gare. Elle a prétexté un impératif, mais je sais qu’elle ne pouvait pas supporter ce nouveau départ, bien plus loin que l’Irlande, et j’ai compris, respecté.

    On s’appelle souvent avec Skype, et j’ai eu la chance de rentrer “au pays” cet été. Le départ a été dur cette fois encore, un peu moins que le “Grand départ” mais dur quand même.
    Quand on est l’enfant qui s’en va, on culpabilise toujours un peu (enfin moi en tout cas) de causer de la peine à ceux qui restent.

    Cet été, avant que l’on mette de nouveau plus de 10.000kms entre nous, ma mère m’a dit “tu es tellement heureuse et rayonnante dans ta nouvelle vie, que ça apaise ma peine et mon manque….” Qu’est ce que c’était bon d’entendre ça!!

    Je t’envoie toute mon affection pour ces moments un peu difficile où il faut ré-apprendre à composer avec un nouveau mode de vie.

    • oui heureusement qu’il y a skype .. je viens de passer 30 minutes avec ma fille .. et aujourd’hui, elle avait des petits trucs à résoudre et se sentait un peu débordée : j’ai pu lui répondre par text rapidement .. ça c’est quand même cool …

  • Ton article m’a rappelé mon départ, ma mère en pleurs alors que moi je n’allais qu’à une heure à l’époque de mes parents… je m’étais dit qu’elle exagérait un peu… et puis maintenant que j’ai des enfants (j’ai encore quelques années devant moi avant l’université), je sais déjà que ça sera très dur mais il faut bien les laisser partir, on a fait la même chose avant…

    Je pense que le problème quant tu as élevé tes enfants loin de ton pays, que tu te maries avec un non français et que tu vis dans un pays tiers… et bien tes enfants se sentent citoyens du monde et plus français. Je me dis que je leur fais découvrir pleins de choses, voyager beaucoup mais comme disait un père dans un commentaire précédent… ils auront pris des “mauvaises habitudes”, bouger, voyager… et je suis sure que je n’habiterai jamais dans le meme pays que tous mes futures petits enfants….

  • Egalement expatriée aux US, je lis souvent ton blog que j’aime beaucoup, sans jamais laisser de commentaire. Mais en lisant ce post j’ai le coeur brisé en me projetant quelques années en avant avec mes propres enfants, pourtant encore petits. Je voulais te remercier car en quelques lignes tu décris parfaitement ce que l’on devient lorsqu’on part en expatriation en famille. Je te souhaite plein de courage pour cette période de transition.
    Anne.

  • Hello Isabelle, billet très touchant. Il reste encore quelques années pour mes enfants mais nous avons aussi envisagé le Québec pour nos enfants, vivant actuellement à Dallas, au Texas. Ton blog me donne des informations très utiles.

    Nous avons échangé une fois par email lors d’un concours photo que tu avais organisé. Il se trouve que nous avons rencontré une fois ton amie de Dallas. C’est une amie de Dallas qui l’avait rencontré qui nous a dit que vous étiez reliées. Je me dis parfois que le monde est petit.

    Bonne continuation, y compris pour le blog.

  • Bonjour Isabelle, je découvre votre blog, grâce au bouche à oreille lors d’une conversation sur la vie d’expat et les enfants qui quittent le nid familial… Et les similitudes m’amusent! Nous sommes expatriés depuis 14 ans, je m’appelle Isabelle, ma fille aînée vient de démarrer ses études à Montréal (McGill) et le jour de son baptême ce texte de Khalil Gibran a été lu !
    Bravo et merci de prendre le temps de partager ainsi vos expériences…

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